Le 10 décembre 2014, dans l’esprit de la Journée Internationale pour les Droits de l’Homme, le Président de la République d’Indonésie, Joko « Jokowi » Widodo, a accordé sa liberté à Eva Bande, femme indonésienne protectrice des Droits de l’Homme (WHRD) et activiste pour le droit à la propriété foncière.

Eva avait écopé d’une sentence de 4 ans de prison ferme pour avoir défendu de manière pacifique les droits des fermiers face à une compagnie nationale de production d’huile de palme dans sa province, en Sulawesi Central.

Elle a été arrêtée et accusée de crime en 2011. En mai 2014, une peine de 4 ans a été prononcée et elle fut renvoyée en prison. Cette décision a déclenché une réaction locale, puis régionale et internationale, appelant à sa libération.

Protection International discute de l’emprisonnement d’Eva, son opinion sur la criminalisation des protecteurs et son engagement pour continuer de défendre le bien et les droits appartenant à la communauté.

Protection International : Comment êtes-vous devenue une femme défenseur des droits de l’Homme ?

Eva Bande : Quand j’étais encore étudiante, j’étais impliquée dans une organisation appelée Central Sulawesi Front. J’ai rencontré plusieurs femmes défenseurs à cette époque, lorsqu’il n’y en n’avait pas encore beaucoup qui choisissaient de défendre les Droits de l’Homme.

Ensemble, nous avons créé une organisation appelée The Central Sulawesi Struggle for Women’s Welfare Group. Nous accompagniions des femmes victimes de violences sexuelles. En raison d’une situation sécuritaire difficile, nous étions la seule organisation féminine.


“Local Campaign poster demanding Eva's release.
Original at Berdikarionline. 

PI : Quels événements ont mené à votre arrestation ?

EB : C’est à travers le réseau du Welfare Group que j’ai commencé à recevoir des plaintes liées à l’octroiement de terrains dans ma ville natale par une compagnie productrice d’huile de palme. Avec d’autres activistes, j’ai formé le People’s Front for Central Sulawesi Palm Oil Advocacy. On m’a donné le rôle de coordinatrice du Front pour défendre les fermiers contre cette compagnie.

La compagnie productrice d’huile de palme avait obtenu deux concessions commerciales pour exploiter son droit de planter et d’utiliser les terres appartenant aux fermiers. Les gens vivant sur ces terres ont commencé à mener à bien des petites actions de résistance à l’encontre de la compagnie. Soutenant la compagnie, les forces militaires ont commencé à utiliser le terrain sujet à conflit pour réaliser leurs exercices, détruisant ainsi les routes utilisées par les fermiers pendant la période de la récolte.

Cela a déclenché la colère des fermiers. Je suis devenue leur médiatrice, apportant leur requête concernant la restauration des routes. La compagnie productrice d’huile a promis d’accéder à leur demande, mais n’a tenu aucune de ses promesses. En fin de compte, ayant le sentiment que personne ne les écoutait, un bon nombre de fermiers a ouvert le feu sur une partie des équipements de la compagnie. J’ai assisté à l’assaut et tentait de calmer les escalades de tension. J’ai été arrêtée le lendemain pour avoir prétendument incité à la violence, ce qui était faux.

 

PI : Pouvez-vous décrire votre période d’emprisonnement ?

EB : J’ai trois jeunes enfants. J’ai dû expliquer à mes enfants où était leur mère et pourquoi j’étais en prison. Même si j’ai choisi de consacrer une partie de ma vie pour la défense et les droits du peuple, cela m’a pris beaucoup de force mentale. Je leur ai dit : « Maman est en train d’enseigner les gens là. Je suis à l’école. »

 

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« J’ai dû expliquer à mes enfants où était leur mère et pourquoi j’étais en prison. »

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Les fermiers emprisonnés ont aussi dit à leurs enfants qu’ils étaient à l’école. Je pense qu’à ce moment, c’était la meilleure façon pour eux de régler leurs soucis intérieurs.

Je loue et prie Dieu d’avoir été libérée. Je remercie aussi ma famille et le père de mes enfants pour leur soutien. Mon père m’a dit : « Nous n’avons pas honte que tu sois en prison. Tu n’es pas une criminelle, tu défends les droits de beaucoup de gens. » Le soutien apporté par ma famille m’a donné la force de surmonter ma sentence.

 

PI : Quelle est votre opinion et votre expérience sur la criminalisation des actions liées au droit à la propriété foncière en Indonésie ?

EB : Je pense que criminaliser ces actes est une tentative pour atteindre les activistes sur le plan physique mais aussi mental.

Physiquement en les plaçant dans un espace confiné où ils ne peuvent pas rencontrer d’autres gens et les groupes qu’ils défendent où n’importe qui d’autre. L’emprisonnement est une manière efficace de criminalisation. L’idée est de retirer des Défenseurs des Droits de l’Homme toute force de volonté tout en donnant un coup fatal au groupe qu’ils défendent.

Les agresseurs, souvent des organisations agissant sous couvert de l’état, espèrent que de la sorte, le défenseur soit si mentalement découragé qu’il n’aura plus en tête de défendre les droits dans une société libérale.

 

PI : Quel est l’impact de la criminalisation ?

EB : Cela dépend de la personne mise en cause. Dans mon cas, j’étais consciente des risques que cela impliquait dès le départ. C’est important lorsque vous êtes un défenseur travaillant dans ce type de milieu. En être conscient signifie que vous connaissez les conséquences liées à votre travail, notamment l’emprisonnement ou même la mort. Prendre conscience de ces risques est une chose, mais il est aussi nécessaire de les partager avec les communautés soutenues.

 

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« Il est important de connaitre les conséquences que peuvent avoir votre travail, notamment l’emprisonnement et la mort.»

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Une fois que vous prenez conscience des risques encourus, les conséquences vous affectent moins. En tout cas, cela a été le cas pour moi. Etre emprisonnée ne m’a pas sapé le moral. J’ai toujours eu de la compagnie pendant les heures de visites. Ces moments passés avec mes amis et ma famille m’ont renforcée dans mes idées. Je leur ai toujours dit que l’on continuerait de se battre et que je ne cèderais pas dans ma lutte en tant que Défenseur des Droits de l’Homme, pas même d’un centimètre. Maintenant que je suis sortie de prison, je continue mes activités de défense des fermiers.

 

PI : Quels sont vos projets et souhaits pour le futur ?

EB : Ma libération a était le fruit d’une décision politique, le Président Jokowi m’a graciée. Lorsque j’ai rencontré le Président, il m’a dit qu’il récompenserait mes amis encore en prison de la même manière. En ce moment même, je travaille à la libération de deux de mes amis fermiers.

Je vois vraiment que ma libération gracieuse est un signe de sérieux de la part du gouvernement concernant les questions de conflit territorial. Le Président a fait plusieurs déclarations exprimant son désir de résoudre ces conflits et s’engagerait en faveur d’une réforme territoriale. Je veux m’assurer que cela soit réellement mis en place. C’est la raison pour laquelle nous insistons auprès du gouvernement pour qu’il établisse un Groupe de Travail Présidentiel qui s’occupera de résoudre les affaires de conflits territoriaux et la mise en place de la réforme territoriale.

J’espère que nous serons capable en Indonésie d’appliquer cette loi d’une manière la plus juste possible, en faisant réellement respecter les Droits de l’Homme et pas en utilisant faussement la loi pour faire croire au respect des droits humains. Au cours de l’année dernière, nous avons constaté une hausse importante de la criminalisation des Défenseurs des Droits de l’Homme, dont des emprisonnements et des fusillades. C’est inquiétant. Je veux dire, j’espère que les gens se rendent compte que si on banalise la criminalisation des Défenseurs des Droits de l’Homme, cela a d’énormes conséquences sur les droits du peuple. Nous devons à tout prix accélérer nos efforts en ce qui concerne la protection des Défenseurs des Droits de l’Homme.

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«Si on banalise la criminalisation des Défenseurs des Droits de l’Homme, cela a d’énormes conséquences sur les droits du peuple. »

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Traduction: Elizabeth Fritz