Avec le soutien de Protection International, les femmes défenseures des droits humains s’unissent en réseau pour renforcer leur protection

 

Le 12 mars 2021, 44 femmes défenseures des droits humains (FDDH), travaillant à l’Est de la République Démocratique du Congo, région secouée par les conflits et les violences des forces armées, ont décidée toutes ensemble de s’unir en réseau pour partager leurs efforts dans le but de renforcer leur protection et contribuer à rénover leur milieu de travail.

 

L'initiative de mettre en place ce réseau arrive dans un contexte alarmant où, en raison de leur lutte contre l’impunité des violences sexuelles et toute autre violation grave des droits humains ; les femmes défenseures deviennent de plus en plus cibles de menaces de mort, d’agressions physiques et sexuelles ou des stigmatisations.

 

«Avant, nous travaillions par ordre dispersé et donc c’est pour cela nos alertes n’obtenaient pas les résultats attendus. Par exemple, à Beni, les femmes défenseures des droits humains sont confrontées à plusieurs difficultés dont les arrestations arbitraires, les enlèvements, les meurtres et autres formes d’excès. Et quand nous dénonçons cela, de fois l’alerte n’a pas d’échos favorable parce que limitée au niveau local. Nous estimons qu’avec ce réseau, nous allons désormais être capables à remonter les alertes jusqu’aux instances supérieures pour des réponses appropriées», explique mademoiselle Isabelle Namwezi, consultante juriste à l'Organisation Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral (SOFEPADI).

 

En 2020, Protection International a enregistré en République Démocratique du Congo 17 cas des menaces contre des femmes défenseures des droits humains, un chiffre qui est relativement bas par rapport aux 140 alertes reçues concernant les menaces contre des hommes défenseurs des droits humains. Les femmes n’étant sûrement pas moins exposées aux risques que les hommes, cet écart démontre tout simplement l’inefficacité et les limites des mécanismes des gestions d’alertes existants, qui ne tiennent pas compte de la dimension du genre. Ce phénomène est aussi aggravé par l’attitude des certaines communautés envers les femmes, ce qui fait que plusieurs d’entre elles, par crainte d’être mises à l’écart, préfèrent garder le silence au lieu de dénoncer les violations dont elles sont victimes.

 

«Aujourd’hui,dans la ville de Beni, nous avons un sérieux problème d’insécurité qui nécessite une implication urgente des autorités congolaises et de la communauté internationale. Nous espérons que le réseau va nous aider à remonter l’information au plus haut niveau et ainsi nous permettre un jour à respirer l’air de la paix», poursuit mademoiselle Isabelle Namwezi.

 

En 2018, Protection International a réalisé une étude de base sur les besoins de la protection des femmes défenseures des droits humains, dont les résultats ont permis de comprendre les risques spécifiques qu’elles encourent dans leur travail quotidien, ainsi que leurs besoins pour y faire face. Par ailleurs, cette étude a démontré un décalage impressionnant entre les différents risques encourus par les FDDH et les réponses apportées par les mécanismes de protection existants. En plus, en ce qui concerne les facteurs des risques et abus auxquels font face les femmes défenseures, l’étude a révélé l’existence de trois tendances, lorsque l’on essaye de pénaliser celles qui osent s’exprimer, notamment :

  • La stigmatisation spécifique par rapport aux thématiques d’actions qui peuvent être jugées sensibles : soutien aux victimes de violences sexuelles, les droits sexuels et reproductifs, le droit des femmes à l’accès à la terre.
  • L’utilisation de stéréotypes sexuels et de genre : les femmes défenseures sont victimes d’actes d’humiliations et de stigmatisation dans les communautés de base en raison de croyances et traditions sociales et culturelles.
  • L’utilisation ou la menace d’utiliser la violence sexuelle : en plus des défis sécuritaires auxquels font face l’ensemble des défenseurs au Nord et Sud-Kivu, les femmes défenseures font aussi face à la violence de genre, qu’elle soit directement liée à leur travail en tant que défenseure ou non. Ainsi, la violence conjugale, le viol, le harcèlement sexuel sont des problèmes récurrents. De plus, les sources des menaces qui touchent les femmes défenseures font dans certains cas partis des autorités politico-administratives et des forces de sécurité.

 

«Dans cette étude, les femmes soulignent le besoin de travailler en synergie pour élever leur voix en unissant leurs énergies pour améliorer leur protection et leur sécurité en tant que femmes défenseures», a pour sa part indiqué Madame Françoise Timbiri, officier de protection et chargée des questions genre à Protection International en RD Congo. «En plus des menaces, d’intimidations et du rejet dont elles sont souvent victimes, les FDDH font aussi l’objet dede harcèlements et d'agressions sexuelles pendant l’exercice de leur travail. C’est pourquoi nous les accompagnons, et renforçons leurs capacités afin qu’elles puissent continuer leur travail, tout en diminuant les risques auxquels elles sont exposées».

 

La mise en place de ce réseau rentre dans le cadre du projet «autonomisation et protection des femmes défenseures des droits humains (FDDH) pour contribuer à la prévention civile des crises, au règlement des conflits et à la consolidation de la paix en RD Congo», un projet financé par le Ministère Allemand des Affaires Étrangères via le programme ZIVIK et exécuté par Protection International depuis 2018. Ce programme touche directement plus de 480 femmes défenseures des droits humains issues de 44 organisations de la société civile dans les Provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.

 

«Ces femmes vont mettre ensemble leurs capacités. Quand on travaille d’une manière dispersée ou isolée, l’impact est toujours insignifiant. C'est un noyau qui est en train de se créer, mais petit à petit on va atteindre d’autres provinces. Il y aura un effet multiplicateur. Aujourd’hui nous parlons du Nord-Kivu et du Sud-Kivu mais toutes les entités de ces provinces ne font pas partie du réseau. Le réseau est inclusif. Il faut donc que les autres organisations qui œuvrent dans des zones où les femmes défenseures des droits humains sont actives puissent approcher le réseau afin de faire bloc ensemble et ainsi militer pour l’autonomisation et la protection des droits humains. Nous n’excluons pas les hommes. Il n’y a pas d’homme sans femme et vice versa» a indiqué madame Charlotte Kashamura, experte en création des réseaux et consultante qui a encadré les Femmes DDH pour la mise en place du réseau de protection dénommé ‘’Coalition des Femmes Défenseures des Droits Humains du Kivu’’.

 

Cette coalition, dont la mission est de prévenir les violations des droits, assurer la protection des femmes défenseures et de mener des actions de plaidoyer pour la valorisation et l’amélioration de leurs conditions de travail, se divise en trois organes : la modération, les antennes provinciales et les axes. Chaque organe est composé par une équipe de gestion. Au niveau des axes, la coalition travaillera en étroite collaboration avec les Comités Locaux de Protection Communautaires (CLPC), des structures informelles que Protection International a mis en place pour la renforcer la protection collective dans les milieux reculés.

 

Le lancement du réseau des femmes défenseures des droits humains a été précédé par un atelier de formation sur la définition du plan d’action du réseau à moyen terme et proposition des activités clés, la conception d’un mécanisme d’alerte et un plan de suivi des cas de protection au sein du réseau, ainsi que la rédaction et l’adoption de la charte du réseau.

 

Ce réseau des femmes DDH du Kivu a été mis en place lors de la commémoration de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2021. Le réseau mis en place à partir de Goma, le chef-lieu de la Province du Nord-Kivu compte s’étendre sur toute l’étendue de la RD Congo et nécessite l’appui de partenaires nationaux, régionaux et internationaux.

 

«Tout en nous réjouissant de la création de ce réseau, nous ne devons pas oublier les défis qui attendent ces femmes dans l’exercice de leur travail. C’est pourquoi, nous appelons les partenaires d’agir pour accompagner ce réseau afin de le rendre un instrument de protection efficace et pérenne», a conclu Madame Françoise Timbiri.